Ayako, à la croisée des chemins

À la publication d’Ayako en 1972, la carrière d’Osamu Tezuka a déjà commencé il y a plus de vingt ans et les Japonais sortent d’une période puis d’évènements (mentionnés voire romancés dans le manga) où leur rapport au gouvernement a été particulièrement conflictuel. L’occupation américaine d’une part (1945-1952) puis le fameux incident Shimoyama, sur fond de licenciements d’ouvriers du chemin de fer, en 1949 ou encore la révolte dite d’Anpo contre le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain en 1960, perçu comme le maintien d’une relation oppressante avec l’ancien occupant et une éventuelle remilitarisation du pays. C’est entre 2003 et 2004, via les éditions Delcourt, que nous découvrons en France une galerie de personnages fortement influencés par les évènements d’après-guerre, avant les rééditions de 2011 et 2018.

Secrets et embranchements

L’histoire de la jeune fille qu’est Ayako ne peut être abordée sans se pencher d’abord sur celle de sa famille, les Tenge. Son frère Jirô, mobilisé sous les drapeaux lors de la deuxième guerre mondiale, rentre dans son village natal de Yodoyama pour y retrouver sa mère, Iba, ses frères, Ichiro (ainsi que sa femme Sue) et Shirô et ses sœurs, Naoko et Ayako donc, dirigé.es d’une main de fer par son père, Sakuemon. Avec Jirô, on découvre l’ampleur du contexte politique sur la famille Tenge. Des jeux du jeune Shirô à la situation financière du père en passant par les convictions d’Ichirô ou Naoko, tout rappel un Japon défait et en pleine mutation sociale et politique, la réforme agraire de 1946, qui touche particulièrement Sakuemon en tant que propriétaire terrien, étant l’exemple le plus évident. La suspicion grandissante contre l’occupant américain pour cette réforme (qui oblige les Tenge à céder du terrain), entre autre, témoigne aussi de la mémoire japonaise de la deuxième guerre mondiale : la violence des vainqueurs, quelques coupables japonais, sans remettre en question les actes commis au nom du nationalisme. C’est dans ce contexte que la narration se construit autour de secrets individuels ou de famille, débouchant sur des embranchements entre chaque personnage. On regarde alors les secrets se faire et se défaire, les liens s’affirmer ou se briser et Tezuka sait nous mettre dans l’ambiance de la confidence, comme lorsqu’il choisit de cadrer une conversation entre Ichirô et le médecin de famille, sans spectateurs autre que nous, depuis les branches d’un arbre.

Ces embranchements ont forcément des points de convergence et l’auteur a su se saisir du train comme tel. Les situations varient mais son apparition persiste, jusqu’à ce que la dramaturgie du récit se fasse autour de lui. Le train est à la fois moyen de déplacement pour entrer en scène, objet politique et instrument de mort.

Les ellipses et l’évolution politique du Japon poussent les Tenge à évoluer chacun de leur côté, à reconsidérer leurs conditions d’existence et leur rapport à la famille. L’inavouable et les relations entre ces personnages existent d’abord parce qu’il y a ce cadre social. Il garantit la domination des uns sur les autres (les aînés sur les cadets, les hommes sur les femmes, le père sur l’épouse et les enfants) mais surtout, il devient la justification du tabou brisé et même de l’horreur. Ayako se retrouve donc au milieu de pratiques conservatrices, d’oppressions misogynes et de complots politiques qui se rejoignent autour de la famille Tenge.

Ayako, sinistre convergence et mondes décalés

Ayako, benjamine des Tenge, est peu à peu liée aux différentes intrigues autour des membres de sa famille. Sa naissance, ce qu’elle voit et entend… la proximité malheureuse de la jeune fille avec le secret la conduit à se retrouver enfermée dans une resserre, près de la maison familiale. Son développement fait d’elle une sorte de miroir des péchés des autres personnages. En tant que protagoniste, Ayako est davantage construite sur l’importance de sa propre existence aux yeux des autres que sur son vécu, par ce biais, Tezuka rappelle habilement qu’on empêche la jeune fille de devenir, lorsqu’elle n’est pas tout simplement déshumanisée. Ayako est l’ultime point de convergence, celle qui permet d’assembler toutes les pièces du puzzle conçu par l’auteur.

Toutefois, la jeune Tenge n’est pas qu’un outil scénaristique. Son enfermement va forcément conditionner son rapport au monde et Tezuka a su encore une fois s’illustrer dans sa mise en scène sur ce point. En grandissant, le sexe devient une préoccupation révélant par moment les travers d’une écriture masculine d’un personnage féminin et une évasion pour Ayako, un contact intime avec un homme venu d’un monde qu’elle a perdu de vue. L’acte terminé, au milieu de l’obscurité, seules l’échelle et la grille du toit blanches de la resserre suggèrent l’existence réelle de ce monde et l’espoir d’un retour.

L’auteur se sert aussi du noir et du blanc pour marquer le décalage social entre Ayako et les autres. Seule avec un jeune homme nommé Hanao, Ayako ne comprend pas le langage lié à son travail et aux affaires publiques. Autrement dit les évènements du monde qui l’entoure lui échappe. Par la suite, Hanao est déstabilisé par le comportement d’Ayako. Une scène qui avait commencé par l’isolement deux personnages dans une sorte de bulle blanche, les mettant en lumière dans un décor noir, s’est poursuivie par une séparation entre le noir et le blanc, entre le monde extérieur et le monde de la resserre.

Cette manière d’exprimer l’incompréhension se retrouvait déjà dans une scène où Jirô reçoit des instructions d’un homme qu’il ne connaît pas. Au fur et à mesure, il se rapproche de la zone blanche et une fois les instructions comprises, Tezuka ramène les deux hommes dans la pièce bien éclairée où Jirô et son interlocuteur se trouvaient.

L’auteur a su donc construire et mettre en image la souffrance de son héroïne, autour d’un cadre familial dont la laideur est exacerbée par le contexte politique, entre les désillusions d’après-guerre et les privilèges mis à mal des Tenge. Ainsi, on admire Tezuka passer d’un personnage à un autre avec les thématiques qui leur sont propres, en tissant une toile d’araignée narrative les liant tous, avec Ayako en son centre.

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